HeroicFantasy

Les Ombres de Wielstadt

le 03/08/2006 à 20h59

Extraits de "Les Ombres de Wielstadt",
de Pierre Pevel, 2001


Les mercenaires avançaient prudemment dans les rues qui ne leur étaient pas familères. La nuit cachait la misère du quartier qu’ils traversaient mais le rendait plus sinistre et menaçant.


« Pressez ! » dit l’homme de tête, un grand roux qui portait un épais pourpoint de bufle sous son manteau et allait rapière au côté.


Les six qui le suivaient en silence étaient armés et vêtus de ce qu’ils avaient pillé dans les places conquises, ou glanés sur les champs de bataille. Deux d’entre eux portaient des sacs qui faisaient un bruit de ferraille. Moitié soldats, moitié brigands, rien en les distinguaient des autres mercenaires sans foi ni loi qui commençaient d’écumer les campagnes depuis que la révolte des princes protestants avait porté la guerre dans le Saint Empire. Ceux-là avaient choisi le mauvais camp, celui de l’Union évangélique vaincue, celui qui ne versera pas la solde.


« Nous seront bientôt arrivés », indiqua l’homme roux. Il se nommait Horst Klieb. Les six autres lui obéissaient depuis qu’ils avaient, à son initiative, déserté l’armée qui se repliait sur le Palatinat rhénan après le désastre de la Montagne Blanche.


« Nous y sommes », fit Klieb en désignant la façade étroite d’une maison aux volets clos.

Il frappa à la porte selon un code convenu et toute la bande fut bientôt admise à entrer dans une salle basse, crasseuse et puante. Un piètre feu brûlait dans l’âtre. Trois hommes buvaient assis à une table ; trois autres se tenaient debout dans le fond. Malpropres et mal vêtus, balafrés pour certains, l’œil menaçant, ils offraient un panel de trognes parmi les moins engageantes. Tous portaient la dague ou l’épée et semblaient savoir s’en servir.

Six, donc.

Sept, avec celui qui avait ouvert.

Quelques prudences

le 20/11/2006 à 16h37

« Entrez, les amis. Entrez. »


Prudents, les mercenaires avancèrent comme à regret. Ils se déployèrent d’instinct dans la pièce, chacun prenant ses distances pour pouvoir tirer l’épée à la première alerte. Les truands qui étaient assis se levèrent. Dès lors, les deux clans se firent face, séparés par la grande table posée devant la cheminée. Le feu crépitait dans le silence ; l’air devint subitement plus lourd.


« J’avais peur que tu te perdes, dit à Klieb l’homme en gilet de cuir. On en trouve pas facilement le chemin qui mène ici…
-    J’ai bonne mémoire.
-    Parfait, parfait… Asseyez-vous. »


Klieb et Matteo s’attablèrent. Les autres mercenaires restèrent debout. L’homme au gilet s’installa face aux deux soldats.


« Je m’appelle Widauer, dit-il à l’intention de Matteo. Et toi ?
    Matteo.
    Tu viens des Italies ?
    Non, le défia le Vénitien en niant l’évidence.
    A ta guise, lâcha le truand sans prendre la mouche. […] Comment se porte le capitaine Kremer ? lança-t-il.
    Il allait à merveille la dernière fois que je l’ai vu, répondit froidement Klieb.
    Il y a longtemps de cela ?
    Au début de l’hiver.
    Un bon capitaine que ce capitaine…
    Ni meilleur ni pire qu’un autre.
    C’est lui qui t’a parlé de moi, pas vrai ?
    Je te l’ai dit ce matin.
    S’est-il bien remis de ce coup de pertuisane à la cuisse reçu dans les Provinces, il y a deux ans ? Je servais alors sous ses ordres dans l’armée espagnole. Selon mon souvenir, la blessure était profonde.
    C’était un coup d’épée, répondit Klieb sans ciller. Qu’il reçut au bras, et non à la cuisse. Et la blessure n’était pas si méchante. »


Widauer lui adressa un sourire rusé, puis un large sourire.


« A présent, faisons affaire. »

"Le verre de l'amitié"

le 20/11/2006 à 16h45

Les deux sacs amenés par les mercenaires avaient été vidés sur la table, révélant un bric-à-brac d’objets pieux et précieux : crucifix d’or ou d’argent, ciboires, bougeoires, statuettes religieuses…

Une heure durant, Widauer avait évalué la marchandise. Puis on avait négocié pied à pied, ce qui pris encore une heure.

[…] Un truand revint bientôt avec un coffret renforcé. Widauer l’ouvrit et compta les thalers dont il fit vingt-cinq piles égales sur un coin de la table. Les mercenaires se répartir aussitôt la somme. Klieb prit trois parts et Matteo, une et demi.


Pendant le partage, Widauer fit apporter quelques bouteilles de vin. Son verre étant encore pein, il remplit ceux des deux mercenaires et proposa :


« Trinquons-nous ?
    Un verre seulement, fit Klieb, craignant qu’on cherche à le soûler.
    Le verre de l’amitié, alors.
    Un verre seulement ! » Répéta Klieb vers ses compagnons d’armes à qui Matteo faisait passer une bouteille. De leur côté, les truands en débouchaient une autre.


« Aux affaires prochaines, dit Widauer en levant le verre.

    Aux affaires prochaines  », reprit Klieb avec moins d'enthousiasme.


Soldats et brigands trinquèrent dans un silence plutôt inamical. Puis, reposant son verre, Klieb annonça :

« Nous partons.
    Où logez-vous ?
    Au « Petit cheval » répondit un peu trop rapidement Matteo.

Klieb lui reprocha son imprudence d’un regard noir.


 


Quelques minutes...

le 20/11/2006 à 16h47

« Mais c’est à l’autre bout de la ville ! fit Widauer. Vous pourrez vous perdre dans le dédale de nos rues, et vous risquez des rencontres avec le guet. A deux pas d’ici, il y a une bonne auberge où personne ne voudra savoir qui vous êtes ni d’où vous venez. Je peux vous y faire conduire. »


Klieb trouva le piège grossier.


« Inutile. » décréta-t-il. Il commençait à reculer vers la porte lorsqu’il entendit un gémissement dans son dos. Pourtant, aucun des truands n’avait bougé. Il se retourna, vit l’un de ses compagnons plié en deux par la douleur, et presque aussitôt imité par deux autres.


« Poison ! » s’alarma Matteo en tirant l’épée. Klieb réalisa soudain que les deux clans n’avaient pas bu la même bouteille. Dans la même terrifiante seconde, il comprit que Widauer ne cherchait qu’à les retenir quelques minutes en lui proposant de changer d’auberge : le truand voulait qu’ils meurent ici.


« Maudit ! cracha-t-il en s’écroulant. Je te tuerai… Je… le… jure ! Je reviendrai… et te… tuerai… »


Klieb eut un dernier mouvement spasmodique de tout le corps et ne bougea plus, une bave sanglante aux lèvres.
Widauer regarda le cadavre dont les yeux grands ouverts semblaient le défier. Il se signa pour conjurer le mauvais sort et ordonna :

« Détroussez-les et portez-les loin d’ici. Ensuite, effacez toute trace de leur venue ici. Et souvenez-vous : ne parlez jamais à quiconque de tout cela. Si le Roi Misère apprend que nous avons joué cette partie sans lui, je ne donne pas cher de notre peau… »

Le cimetière des Anges-aveugles

le 20/11/2006 à 16h48

Dans deux charrettes à bras, les cadavres furent transportés et abandonnés sur un terrain isolé, parmi quelques ruines calcinées. Non loin, un cimetière alignait ses tombes et monuments funéraires dans la nuit. C’était le cimetière des Anges-aveugles, le plus grand de Wielstadt.

Leur triste besogne accomplie, les truands ne s’attardèrent pas : tous ne frissonnaient pas que de froid en déchargeant les corps. Bientôt le grincement des carrioles disparut dans le lointain et le lieu retrouva son calme morbide.


Une silhouette, alors, sorti de l’ombre.


C’était celle d’un homme de grande taille, élégamment vêtu de noir, aux longs cheveux gris cendre. Sa cape — également noire — tombait sur ses épaules sans flotter au vent. Il avait une longue et belle épée au côté.
Il avança parmi les corps dépouillés de tous leurs habits. Un moment, il fixa de ses yeux d’obsidienne les visages encore figés dans les affres de l’agonie. Ses lèvres décharnées affichèrent un sourire plus cruel que gai.


Selon qu’elle accepte son sort ou non, l’âme d’un mort tarde toujours un peu à s’éloigner pour se fondre dans les Limbes. Celles des mercenaires flottaient encore alentour, bien présentes et bien vivaces. Elles brûlaient d’une haine furieuse et d’un désir de vengeance redoublé.


L’homme en noir ressentait et aimait cette colère.


Il l’aimait car elle pouvait servir ses desseins.

Retour à la vie

le 20/11/2006 à 20h03

En revenant à la vie, la première chose que vit Horst Klieb fut la voûte romane qui coiffait la crypte. Dans la même seconde, le souvenir de sa mort lui vint : l’explosion de lave dans ses entrailles, le regard moqueur de Widauer, le gouffre ouvert sur le néant quand tout s’efface, la rumeur lointaine des chants célestes, la fureur haineuse qui emplit son être et interrompt la chute, puis la Voix, la Voix qui l’appelle et l’attire.


Klieb était couché sur ce qui lui semblait être du grès — le plateau d’une tombe en réalité. Il redressa le torse, pivota pour s’assoire jambes pendantes, se laissa lentement tomber sur le sol comme un convalescent qui quitte le lit après longtemps. Il ne sentit pas le contact glacial des dalles de pierre sous ses pieds nus. Il ne sentait rien, en fait. Il était comme le marionnettiste intime de son corps. Faisait-il froid ? Peut-être. Avait-il froid ? Non. Ni faim, ni soif, d’ailleurs…


Il regarda alentour et découvrit d’autres tombes que la sienne, alignées deux par deux ; quelques-unes étaient encore logées dans des alcôves profondes. A une extrémité de crypte, un escalier montait ; à l’autre se trouvait un renfoncement ténébreux, protégé par une grille. D’une brume rampante et pourpre suintait une odeur crépusculaire. Des corps étaient alongés sur certaines tombes : six corps, six tombes. Ce ne pouvait être que ses compagnons d’armes. Comme lui, ils portaient encore les hardes qui les habillaient au moment de leur mort ; comme lui, les hommes de Widauer les avaient dépouillés de leurs bottes et de luers armes avant d’abandonner les cadavres aux chiens errants, aux rats, aux corbeaux.


Le Maître

le 20/11/2006 à 21h53

Du regard, Klieb chercha la grande et mince dépouille de Matteo. Elle était là, toute proche, sur la tombe voisine. Il s’approcha, ne remarqua pas aussitôt les ongles noirs, longs, aussi durs et tranchants que l’acier, qui avaient poussés aux mains décharnées du Vénitien. Il vit en revanche le teint cireux, les traits tirés et la peau parcheminée, les joues creuses et les pommettes saillantes. Il vit aussi les paupières purulentes, cousues par une ficelle encroûtée de sang et d’humeur visqueuse. Il vit enfin le glyphe gravé à la lame dans la chair du front.


Sans peur ni dégoût, le mercenaire caressa de l’index les paupières suppliciées de Matteo. Puis il toucha son propre visage, prudemment, du bout des doigts. Mais non, on ne lui avait pas infligé semblable traitement. Pour s’en convaincre, il cligna des yeux plusieurs fois et, bouche grande ouverte, fit jouer des muscles de sa mâchoire. Etrange… Pourquoi avait-il été épargné ? Etait-il le seul à vivre encore ? Par acquit de conscience, il fit le tour de ses cinq autres camarades : tous étaient figés dans la mort, tous avaient subi le martyre et la métamorphose morbide du Vénitien.


Avant même de l’entendre, Klieb sut qu’il était là. Saisi par une crainte respectueuse dont il se croyait incapable, il se tourna vers le petit escalier que descendait l’homme en manteau noir. Il comprit qu’il était le Maître dès qu’il le vit et s’inclina.


« Tu te nommes Horst Klieb, dit le Maître dont les cheveux gris cendre tombaient sur ses épaules. Je sais que tu aspires à te venger de ceux qui t’ont trahit et tué. Je te le permettrait un jour. Avant, tu dois me servir. Suis-moi. »


Le Maître tourna les talons et Klieb, docile et furieux, s’empressa de le rejoindre.


« Oublie qui furent tes compagnons : ils ne seront bientôt plus que des créatures féroces et serviles. Ils n’ont plus d’âme ni être. Je t’ai voulu autre, et de là vient que tu penses. De là vient aussi que tu te souviens. »


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