HeroicFantasy

Le secret de Ji

Le secret de Ji

le 25/02/2007 à 19h33
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Extraits de "Le secret de Ji",

de Pierre Grimbert, 1999









Corenn prit une longue inspiration et se lança.

- Après ce que tu as vu hier, je pense que tu ne trouveras pas ma question trop étrange. Yan, crois-tu à l’impossible ?
- Oui, bien sûr, répondit-il sans hésiter.

Il ressentit le besoin d’expliquer cette réponse un peu naïve.

- Je veux dire, je l’ai vu, n’est-ce pas ? On l’a tous vu. N’importe qui peut raconter n’importe quoi, ça ne prouve rien. Mais hier, j’étais là. J’ai vu la porte. J’ai vu l’autre monde. Et s’ils sont réels, d’autres choses peuvent l’être aussi.

Corenn s’arrêta, s’étira en observant les environs. La réponse la satisfaisait amplement.

- Bien ! Comme je le pensais, ça va être très facile. Arrêtons-nous là un moment. J’ai quelque chose à te montrer.

Yan, dévoré par la curiosité, s’accroupit dans l’herbe encore humide de rosée. Corenn déplia une étoffe qu’elle avait amenée dans ce but et s’installa dessus, s’adossant contre le tronc d’un jeune lubillier. Elle tira sans hâte une pièce de sa bourse et la tendit au jeune homme.

- Pose-là par terre, sur la tranche. Où tu veux, mais assez près pour que je puisse la voir.

Le Kaulien s’exécuta en se demandant où la Mère voulait en venir. Si Rey avait requis de lui une telle chose, il aurait refusé de s’y prêter par crainte d’une plaisanterie.

- Recule-toi, maintenant. Et regarde bien la pièce.

Le trois-reines

le 25/02/2007 à 19h40

Yan scruta sans rien y comprendre le petit disque de métal gravé. C’était une trois-reines du Matriarcat, ternie par l’âge et sans particularité aucune. A peine de quoi acheter une miche de pain.
Alors qu’il l’observait, le disque trembla et tomba sur le côté. Yan se baissa aussitôt et le replaça sur la tranche. Puis il reprit son examen.

- Tu as vu ? demanda Corenn.
Le Kaulien la dévisagea, interloqué. Il n’avait rien vu du tout, rien compris.

- Bon, on recommence. Regarde-là de plus près, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux.

Yan s’agenouilla devant la piécette et concentra toute son attention. Il ne voyait rien.
Puis l’objet trembla un peu sur sa base, comme caressé par la brise. Yan s’attendait à le voir chuter encore, mais il n’en fut rien.

La pièce amorça un lent mouvement de toupie qui alla rapidement en s’accentuant. SI au début du cycle on pouvait croire à une coïncidence – avec la complicité du vent - , il n’en était rien après quelques instants. Yan avait devant lui quelque chose d’impossible. Et, alors que d’autres se seraient enfuis en hurlant de peur et de colère, il était submergé par une joie inexplicable.

Quelque chose d'impossible

le 25/02/2007 à 19h43

Il porta son regard sur Corenn sans comprendre pourquoi il souriait autant. Il reprit un peu de son sérieux.
La Mère avait une expression très concentrée. Elle ne quittait pas la pièce des yeux. Yan comprit que Corenn était à l’origine de ce prodige. Corenn était magicienne.


Il revint sur la petite trois-reines. Elle tournait si vite alors qu’on eût pu la prendre pour une complète sphère de métal. Et cette bille s’éleva dans les airs.
Le jeune homme resta bouche bée. Elle s’immobilisa à deux pieds du sol, pratiquement en face de ses yeux. Il l’observa sous tous les angles et ne put résister à l’envie de passer une main dessous. Mais ses doigts ne rencontrèrent aucune résistance, et le charme ne fut pas rompu pour autant.

Il finit par entourer entièrement la pièce dans ses deux mains jointes. Le mouvement diminua et la trois-reines se posa délicatement dans sa paume gauche. Yan la contempla comme s’il en voyait une pour la première fois.


Corenn posa une main sur son front et ferma les yeux quelques instants. Elle semblait soudain extrêmement fatiguée. Elle laissa reposer sa tête contre le tronc, avant de se tourner vers Yan avec un sourire narquois.

Un nouvel apprenti

le 25/02/2007 à 19h45

- Alors, as-tu vu quelque chose, cette fois ?
- J’ai rien vu du tout, grimaça Yan. Juste une vieille pièce qui tourne dans les airs, rien d’autre.

Ils succombèrent tous deux à un fou rire des plus stupides, car ni l’un ni l’autre, habituellement raisonnables, ne parvenaient à justifier ou à contrôler cette hilarité.
Quand ils eurent épuisé leurs forces, ils laissèrent passer quelques instants de silence, à l’écoute des chants de la forêt.
Le regard de Yan allait de la pièce à Corenn, de Corenn à la pièce. Il ne savait d’où allait venir le prochain prodige.

- Alors, Yan le Pêcheur, l’interpella la Mère. Crois-tu à la Magie ?
- Oui, répondit le jeune homme très sérieusement.
- Veux-tu l'apprendre ?

Une ombre dans la nuit

le 25/02/2007 à 19h50
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Une ombre plane dans la nuit. Elle pourrait ramener son voyage à un instant, mais elle se plaît à le faire durer un peu. Il y a longtemps qu’elle n’a pas connu une telle liberté. Elle vole au ras des vagues de la mer Médiane, plonge parfois sous la surface, sans que sa vitesse en soit ralentie, sans même troubler l’eau. L’ombre n’a pas encore pris corps. Elle n’est qu’esprit.


L’ombre est incapable d’apprécier le spectacle paisible des flots s’étendant jusqu’à l’horizon. Pour elle, il s’agit simplement d’un nouveau décor. Plus étrange que ceux qu’elle a déjà connus. Mais pas plus beau ou plus laid. Car tout chose est triste et laide. L’ombre ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement. Autrefois, peut-être. Dans un lointain passé. Plus maintenant.


L’ombre glisse sur la mer sombre, fend la nuit à une vitesse vertigineuse. Déjà, le décor se transforme. Elle approche de son but. L’horizon se soulève et devient terre ferme. L’ombre ralenti encore pour gagner du temps. Elle survole des constructions humaines. Elle écoute l’espace d’un instant les pensées d’un millier de mortels, puis les rejette avec mépris. Ils sont les responsables. Maîtres et esclaves en même temps. L’ombre les hait.


Elle survole forêts et montagnes, chemins et rivières, villages et cités. Par jeu, elle suit les reliefs, plongeant et grimpant sans jamais toucher le sol. Elle traverse un troupeau d’aurochs sauvages comme s’ils n’existaient pas. En fait, l’ombre ignore que ce sont des aurochs sauvages, et ne s’en soucie guère. Mais l’instant d’après, alors qu’elle est déjà à vingt lieues de là, elle entend toujours les gémissements affolés des bêtes visitées par son esprit. Agaçant. Alors elle les tue de sa seule pensée.

Une forme dans la nuit

le 25/02/2007 à 19h51

L’ombre est surprise. Etrange sentiment. Ces efforts la fatiguent. Sa puissance diminue, son vol se fait plus difficile. Elle ne se serait pas crue si fragile. Elle doit se hâter de mener à bien sa mission, pour retourner auprès de son ami.


L’ombre se transfère directement à sa destination, espérant ménager sa puissance. Mais c’était un mauvais calcul. Elle est fatiguée, maintenant. Le sommeil la tente. Heureusement, ce sera bientôt terminé. Elle écoute les quelques esprits mortels et y puise assez de force pour la tenir éveillée.



Elle traverse une construction humaine épaisse de deux pas. Ce n’est pas difficile. Le mur ne garde même pas de trace de son passage. Elle en franchit trois, cinq, neuf autres, et arrive à la partie la plus agréable de sa mission.


Elle se pense sur la forme allongée. Un humain en plein sommeil. L’ombre déteste tous les humains.


Elle sait qu’elle n’aura plus assez de force pour tous les tuer par l’esprit. Alors elle décide de se matérialiser. Elle choisit une forme assez petite pour tenir dans le bâtiment des humains, et assez forte pour les vaincre. La première forme qui lui vient à l’esprit. Voilà.



La réalité s’impose à elle avec brutalité. La forme grogne sourdement devant la laideur du monde humain. Elle se penche sur le corps endormi et lui casse le cou d’un seul bras monstrueux. L’humain ne s’est même pas réveillé. Il ne se réveillera jamais plus. La forme se dirige d’un pas lourd vers la porte et l’arrache de ses gonds. Un humain qui se trouvait derrière hurle de terreur. Ce n’est pas l’un de ceux qu’elle doit tuer cette nuit. Mais la forme le tue quand même en écrasant sa tête entre huit doigts griffus. La peur et la souffrance de l’homme lui redonnent un peu de puissance. Elle apprécie avec un raclement de gorge satisfait.

Lutte

le 25/02/2007 à 19h55

D’autres humains apparaissent bientôt. Certains sont ses ennemis. Les autres crient et s’enfuient. La forme doit les tuer tous. Cette nuit sera un vrai banquet de peur et de souffrance. Quelque chose lui cogne le dos. La forme se retourne en faisant siffler ses griffes dans l’air. Mais elle ne déchire rien. L’humain qui l’assaille a réussi à l’esquiver et lance un nouveau coup qui lui tranche la main. La forme la fait repousser aussitôt et s’ajoute un troisième bras. Ces efforts la fatiguent. Elle est somnolente. L’humain la frappe deux fois encore avant qu’elle ne réagisse et le repousse d’un violent coup de patte. Mais d’autres humains la frappent dans le dos. L’ombre se dit qu’elle aurait dû choisir une autre forme. Elle s’ajoute un œil derrière la tête, et fait jaillir une queue de son dos. Mais elle n’a plus assez d’énergie pour réparer la forme et repousser les humains en même temps.


Elle est fatiguée. Elle a sommeil. Ces humains l’ennuient.


Elle se dématérialise et regagne la mer. Elle n’était pas assez reposée pour cette mission. Elle reviendra bientôt. Chaque journée passée augmente sa force. Elle reviendra.

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