HeroicFantasy

Entretien avec un vampire

Le théâtre des vampires

le 05/12/2007 à 12h26

Extrait de "Entretien avec un vampire", de Anne Rice, 1976

 

Il se pencha vers elle, l’air rêveur, ensorcelé par sa beauté, tout en continuant à l’empêcher de se débattre.


« Hummm… Mais nous sommes la mort consciente ! Tu peux être sa fiancée. Sais-tu ce que signifie d’être aimée par la Mort ? »


Il embrassa presque son visage, les taches brillantes de ses larmes.


« Sais-tu ce que cela signifie, que la Mort sache t’appeler par ton nom ? »


Elle le regarda d’un air terrifié. Puis ses yeux parurent s’embrumer, ses lèvres se détendre. Elle observait, derrière lui, la silhouette d’un autre vampire qui avait lentement émergé de l’ombre. Il était longtemps resté un peu en dehors du groupe, poings fermés, ses yeux noirs parfaitement immobiles. Il n’avait ni l’attitude du vampire affamé, ni l’attitude de l’extase. Elle le regardait droit dans les yeux, et sa souffrance la baignait d’une lumière sublime, une lumière qui la rendait irrésistiblement attirante. C’était cela qui tenait en haleine ce public blasé. J’imaginai la caresse de ma main sur sa peau, sur ses petits seins dressés, puis fermai les yeux devant l’intensité de sa détresse, et dans l’obscurité de mes paupières découvris son image parfaite. C’était ce que ressentaient aussi tous ceux qui étaient autour d’elle, cette communauté de vampires. Elle n’avait aucune chance.

Armand

le 05/12/2007 à 12h27

Je rouvris les yeux et la revis, miroitante dans la lumière enfumée de la rampe, pleurant des larmes d’or. Alors, de cet autre vampire, qui se tenait à distance, tombèrent doucement quelques mots :


« … tu n’auras pas mal… »


Je me rendis compte que le vampire qui avait jusque-là mené le jeu se raidissait, mais personne ne s’en aperçut. Le public n’avait d’yeux que pour le visage lisse et enfantin de la jeune fille, pour ses lèvres entrouvertes, arrondies en une interrogation innocente. Elle regardait le nouveau venu, en répétant d’une voix douce :


« Pas mal ?


- Ta beauté est un présent pour nous. »


Sa voix riche emplissait sans effort la salle et paraissait subjuguer, pétrifier la vague d’excitation montante. Sa main bougea légèrement, de façon presque imperceptible. L’autre vampire recula et se rangea parmi ces visages blancs et patients, où se mêlaient étrangement faim et sérénité. Lentement, avec grâce, le nouveau vampire s’approcha d’elle. Elle battit des cils, prise d’une soudaine langueur, oubliant sa nudité, et laissa échapper un soupir d’entre ses lèvres humides.


« Pas mal…, répéta-t-elle. »

« Tu n’auras pas mal… »

le 05/12/2007 à 12h31

Il m’était presque insupportable de la voir ainsi s’offrir à lui, s’éteindre, sous l’effet de son pouvoir. J’aurais voulu lui crier quelque chose pour briser sa transe. Mais, en même temps, le désir montait en moi, tandis qu’il se penchait sur elle, pour attraper le cordon qui retenait sa jupe.


Elle s’inclina vers lui, tête renversée, et l’étoffe noire glissa sur ses hanches, sur l’éclair doré qui ornait son entrejambe – un duvet enfantin de boucles délicates – puis tomba à ses pieds. Le vampire ouvrit les bras, tournant le dos aux lumières vacillantes de la rampe, et ses cheveux châtains parurent frissonner tandis que la chevelure d’or de la fille se répandait sur son habit noir.


« Tu n’auras pas mal…, pas mal… » lui chuchotait-il, cependant qu’elle s’abandonnait totalement entre ses bras.


Puis il la souleva, se tournant lentement de côté afin que tous puissent voir son visage serein. Son dos se cambra quand ses seins nus entrèrent au contact des boutons de l’habit du vampire, dont elle étreignait le cou de ses bras. Elle se raidit, cria lorsqu’il planta ses dents, mais son visage restait calme, alors que le théâtre vibrait d’excitation. Sur la fesse ronde de la fille brilla la main blanche du vampire que la chevelure dorée balayait, caressait. Il l’avait complètement soulevée du sol pour boire. La gorge rose se détachait sur la peau blanche de sa joue. Faible, étourdi, je sentis la faim monter en moi, nouer mon cœur et mes veines. Je m’accrochai à la barre en cuivre de la balustrade de la loge, la serrant à en faire craquer les soudures du métal. Et j’eus l’impression que ce bruit inaudible pour tous les mortels qui m’entouraient, le bruit infime de torsion du métal, me ligotait mystérieusement à ma place.

Scène funeste

le 05/12/2007 à 12h33

J’inclinai ma tête et voulus fermer les yeux. L’air tiède et épais semblait chargé de l’odeur de sa peau salée. Les autres vampires resserrèrent leur cercle autour d’elle. La main blanche du vampire aux cheveux châtains trembla, et il retira ses dents de la gorge de la fille, dont la tête se renversa. Il retourna son corps, l’exposant ainsi aux regards, pour l’abandonner à l’une des magnifiques femmes vampires qui s’était approchée. Elle lui fit un berceau de ses bras, la caressa tout en buvant. Ils étaient maintenant tous groupés autour d’elle, se la passant de l’un à l’autre devant la foule en transe. Sa tête était jetée sur l’épaule de l’un des hommes, découvrant une nuque aussi ensorcelante que ses petites fesses ou que la peau merveilleuse de ses longues cuisses, que les plis du tendre creux de ses genoux mollement fléchis.

Fin de l'Acte

le 05/12/2007 à 12h34

Je m’étais renfoncé dans mon fauteuil, la bouche pleine de son goût, les veines à l’agonie. Du coin de l’œil je sentais toujours la présence du vampire aux cheveux châtains qui l’avait conquise. Il se tenait de nouveau à l’écart et ses yeux noirs, depuis l’obscurité, semblaient chercher à me clouer, à m’immobiliser par-dessus les courants d’air tiède.


Les vampires se retiraient un à un. La forêt peinte glissa sans bruit, revint en place. La jeune femme mortelle, frêle et très blanche, gisait nue dans le bois mystérieux, nichée, comme s’il se fût agi du sol même de la forêt, sur la soie d’un cercueil noir. La musique avait repris, étrange et inquiétante, s’amplifiant à mesure que les lumières baissaient. Tous les vampires étaient partis, à l’exception du meneur de jeu, qui avait ramassé sa faux et son masque dans l’ombre. Il alla s’accroupir auprès de la fille endormie, cependant que les lumières s’évanouissaient peu à peu. La musique resta puissante et brillante dans l’obscurité qui se refermait. Enfin, elle aussi mourut.

Le public perplexe

le 05/12/2007 à 12h35

Pendant un moment, le public tout entier resta parfaitement immobile. Puis des applaudissements éclatèrent ici et là, auxquels se joignit soudain toute l’assistance. Les lumières revinrent aux appliques des murs, les gens se regardèrent, des conversations jaillirent un peu partout. Une femme se leva au milieu d’une rangée pour attraper vivement son renard posé sur le fauteuil, bien que personne ne lui eût encore ouvert le passage ; quelqu’un d’autre, bousculant tout le monde, gagnait rapidement l’allée tapissée de moquette. En un instant, toute la foule était debout et se précipitait vers les sorties.

Mais le bruit ambiant redevint alors le bourdonnement sûr et blasé de la foule sophistiquée et parfumée qui avait tout à l’heure emplit le hall et le foyer du théâtre. Le charme était rompu. Les portes furent ouvertes à double battant sur la pluie odorante, sur le claquement des sabots des chevaux, sur les voix qui hélaient les cochers. En bas, dans la mer des fauteuils légèrement dérangés, un gant blanc resplendissait sur un coussin de soie verte.

Je restai assis, regardant, écoutant, abritant de tous et de personne mon visage penché, appuyé du coude sur la balustrade. J’attendis que se calme la passion qui m’étreignait. Le goût de la fille était toujours sur mes lèvres, et j’avais l’impression que son parfum continuait de me parvenir, porté par l’odeur de la pluie, que les palpitations de son cœur continuaient de résonner dans le théâtre vide.

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